Jean-Jacques Rousseau et John Locke explorent chacun les origines de l’État, à la recherche de son but essentiel et de la source de sa légitimité. Leur enquête diverge sur la question de la propriété, en particulier sur la question de savoir si la propriété procède de l’État. Pour Locke, les droits de propriété apparaissent avant l’État comme un élément du droit naturel, tandis que pour Rousseau, un contrat social est une condition préalable nécessaire à la création et à la légitimité des droits de propriété. Cette distinction subtile se métastase en une différence saillante entre la vision de Rousseau de la volonté générale et la vision de Locke du pouvoir suprême. L’objectif essentiel de l’État diffère entre eux : le contrat rousseauvien favorisant l’égalité civile et le pacte lockéen préservant les inégalités naturelles.

Locke affirme que la propriété privée précède l’État; la propriété légitime n’est pas créée par contrat, mais découle plutôt d’un droit naturel. Pour Locke, les origines de la propriété peuvent être retracées à la propriété indéniable de chacun sur son corps physique: « chaque Homme a une propriété dans sa propre Personne » (Deuxième Traité, Ch. V, 287). À partir de cette propriété originelle sur le corps, la compréhension lockéenne de la propriété se déploie. Le travail, les actions physiques qui constituent « le Travail des mains », mélange la seule chose sur laquelle l’homme peut revendiquer la propriété légitime, son corps corporel, avec une matière brute et naturelle commune à tous (Deuxième Traité, Ch. V, 288). Cet effort retire l’objet de son travail de « l’État commun dans lequel la Nature l’a placé », l’annexant comme le sien et l’excluant des autres hommes (Deuxième Traité, Ch. V, 288). En mélangeant son travail à une ressource commune, l’homme y  » fixe  » quelque chose qui lui appartient sans équivoque et en  » fait sa propriété  » (Deuxième Traité, Ch. V, 288). Notamment, cette conversion se produit sans  » l’assignation ou le consentement d’un organisme  » (Deuxième Traité, Ch. V, 289). La conception de Locke d’un droit à la propriété repose directement sur la croyance axiomatique que l’homme a une possession incontestable sur son propre corps. En exerçant ce seul objet sur lequel il a la propriété complète, l’homme peut planter la même graine de propriété dans d’autres ressources qui lui sont extérieures et communes à tous. Il y appose une partie de lui-même et peut donc légitimement les revendiquer comme les siens. Pour Locke, aucune convention collective n’est nécessaire pour la création d’une propriété privée car la raison elle-même justifie et affirme ce droit. Le travail confère à la propriété sa légitimité.

Rousseau, en revanche, ne trouve rien de naturel dans l’institution de la propriété privée. La propriété est un droit qui ne peut exister avant le contrat. Ce n’est pas le produit de la raison ou de la loi naturelle, mais plutôt l’aboutissement du « projet le plus réfléchi qui soit jamais entré dans l’esprit humain », réalisé par quelques hommes ambitieux pour leur propre profit (Deuxième Discours, Partie II, 79). La propriété, pour Rousseau, n’est que le nom donné à « l’usurpation adroite » qui obtient la sanction de l’État et se transforme ainsi en un « droit irrévocable » (Deuxième Discours, Partie II, 79). Alors que Rousseau esquisse un processus familier par lequel l’idée de propriété émerge — de la culture de la terre à sa division, le travail conférant l’apparence de propriété —, il s’abstient d’accorder à ce droit une quelconque légitimité véritable. Rousseau sépare le simple acte de possession de tout droit moral. En l’état de nature, chacun peut revendiquer le contrôle physique de ses biens, mais étant donné le spectre constant de l’expropriation, cette forme de propriété est ténue. On peut affirmer le fait empirique qu’ils contrôlent leurs biens, mais ces motifs sont insuffisants. La possession est décriée comme un « droit précaire et abusif » et comme dépourvue de toute justification au-delà d’un appel à la force brute (Deuxième Discours, Partie II, 78). Étant donné que le droit à la propriété à l’état de nature provient de la seule force, il pourrait à juste titre être remplacé et approprié par un pouvoir plus grand. Bien que le travail individuel associé à la possession continue fournisse une explication à l’idée de propriété, tout droit était implicitement soutenu par la force.

Pour Locke, la propriété est un droit naturel qui découle de toute convention collective; ainsi, la création de l’État se produit plus tard. Rousseau rejette ce point de vue, attribuant la création de la propriété à « la convention et à l’institution humaine », donc nécessairement après la formation de la société (Deuxième Discours, Partie II, 84). Cette différence subtile de séquençage modifie radicalement la conception de chaque philosophe du rôle légitime de l’État civil. Les contours du processus par lequel un nouvel État est formé sont remarquablement similaires; cependant, le but essentiel de l’État est distinct. Locke envisage un droit garanti par l’État ; Rousseau, un droit créé.

Locke considère que « la préservation de la propriété est la fin du gouvernement »; cet objectif fournit l’impulsion qui pousse les hommes à s’unir et à entrer dans la société (Deuxième Traité, Ch. XI, 360). Pour Locke, il est  » évident  » que la propriété légitime existe devant l’État, mais  » la jouissance de celle-ci est très incertaine  » (Deuxième Traité, Ch. IX, 350). Ainsi, pour le compte de Locke, l’homme rejoint la société pour la préservation d’un droit préexistant plutôt que pour la création d’un nouveau droit. Comme les droits de propriété proviennent du droit naturel, ce qui est inné et inaliénable, la capacité d’expropriation de l’État doit être réduite. Locke insiste sur la protection de la propriété en énumérant les limites du souverain: « Le pouvoir Supream ne peut prendre à aucun Homme une partie de ses Biens sans son consentement » (Deuxième Traité, Ch. XI, 360). L’importance accordée à cet argument est logique car ce serait une « absurdité » pour les hommes de se soumettre aux restrictions que la société impose sans au moins obtenir la garantie sur leurs avoirs promise dans le contrat initial. Cependant, si la propriété est sacro-sainte, alors les différences qui résultent des inégalités naturelles – car « différents degrés d’Industrie étaient susceptibles de donner aux Hommes des Biens dans des Proportions différentes » — sont légitimées par l’État (Deuxième Traité, Ch. V, 301).

Rousseau estime que  » c’est tout à fait sur la base de interest l’intérêt commun que la société doit être gouvernée  » (Contrat social, Livre II, Ch. I, 170). Le souverain doit gouverner, en d’autres termes, conformément à la volonté générale, qui favorise l’égalité. Le testament général peut être établi en résumant toutes les volontés individuelles et en annulant toute différence particulière. Alors que  » la volonté privée tend à donner des avantages à certains et non à d’autres, [ the] la volonté générale tend vers l’égalité « , car elle refuse de donner la priorité à la perspective d’un individu (Contrat social, Livre II, Ch. I, 170). Pour Rousseau, les besoins de la communauté sont toujours élevés au-dessus des préférences des individus. Par exemple, « le droit d’un particulier à sa propre terre est toujours subordonné au droit de la communauté à tous » (Contrat social, Livre I, Ch. IX, 169). Comme Rousseau estime que la propriété tire son statut uniquement de l’autorité du collectif, le collectif est donc habilité à déterminer comment ces droits doivent être attribués. La société agit avec une « force obligatoire universelle pour déplacer et organiser chaque partie de la manière la mieux adaptée à l’ensemble » (Contrat social, Livre II, Ch. IV, 173). Le but du contrat social n’est pas de préserver la propriété mais de créer une nouvelle égalité sur le substrat d’une réalité inégale. Le contrat social  » substitue une égalité morale et légitime à toute inégalité physique que la nature a pu imposer aux hommes  » (Contrat social, Livre I, Ch. IX, 169). Les hommes sont rendus égaux par la société; l’État n’est avantageux pour les hommes que dans la mesure où ils ont tous quelque chose et aucun d’entre eux n’en a trop.

À une lecture rapide, les sociétés respectives proposées par Locke et Rousseau apparaissent assez similaires dans leur structure ; on peut trouver de nombreuses homologies entre les deux. Cependant, dans leur rôle essentiel, ils ne pouvaient pas être plus différents. Pour Locke, les hommes convergent vers la société dans le simple but de protéger les droits existants; c’est la fonction centrale de l’État. Comme la source de ces droits n’est pas du ressort de (et avant) l’État, le gouvernement est limité par eux; il existe une autorité supérieure à laquelle les hommes peuvent faire appel. En revanche, il n’y a pas de limites au pouvoir de la volonté générale: « le contrat social donne power un pouvoir absolu sur tous ses membres » (Contrat social, Livre II, Ch. IV, 173). Tous les droits sont construits par la communauté et viennent de l’intérieur de celle-ci. Les droits étant pour Rousseau une création sociale, il veut donner à la société le pouvoir de se transfigurer radicalement pour atteindre une nouvelle égalité civile. Pour Locke, la préservation des droits existants est primordiale, ce qui, de fait, maintient les inégalités naturelles.

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